Le Rituel du serpent

Quatre serpents éclair jaillissant des nuages, sable (tableau de sable servant durant le ritel du serpent, cf. Aby Warburg, Benedetta Cestelli Guidi, Fritz Saxl, Joseph Leo Koerner, Le Rituel du serpent, Récit d’un voyage en pays pueblo, traduit de l’allemand par Sibylle Muller, de l’américain par Philip Guiton et Sibylle Muller, et de l’italien par Diane H. Bodart, coll. La Littérature artistique, Macula, Paris, 2003, p. 95)
(Crédit image: Aby Warburg, Images from the Region of the Pueblo Indians of North America, traduit de l’allemand en anglais par Michael P. Steinberg, Ithaca, London, 1995, p. 3)

Présentation de l'ouvrage

« Le texte que nous connaissons aujourd’hui sous le titre Le Rituel du Serpent était à l’origine une conférence sobrement intitulée Images du territoire des Pueblos en Amérique du Nord, grâce à laquelle son auteur entendait prouver l’intégrité de ses facultés mentales. Aby Warburg (1866-1929), pionnier dans l’analyse de l’art de la Renaissance […], prononça cette conférence le 21 avril 1923, devant un public composés de pensionnaires, de médecins et d’hôtes de la clinique Bellevue à Kreuzlingen, en Suisse1. »
« La thérapie d’Aby conjuguait alitement, opium et analyse. Mais l’élément essentiel de sa cure restait le travail: le dur travail qui s’accomplit dans la conférence de 1923 et qui consistait à muer l’angoisse en pensée. […] Warburg avait arraché à ses médecins la promesse de le laisser sortir s’il réussissait à rédiger et à prononcer une conférence érudite sur un sujet de son choix. Il opta pour un sujet étrangement proche de ses obsessions, chargé de pathos, et décida de parler du serpent, source d’angoisse primitive, dont la menace est innée dans le psychisme et dont lui-même avait observé le culte lors du voyage en Amérique qui l’avait aidé à fonder et à construire sa pensée2. »

Extraits du manuscrit de la conférence

« Un récit raconte l’histoire du héros Ti-yo, qui entreprend un voyage dans le monde souterrain, pour découvrir la source originelle de l’eau tant désirée. Il passe par les divers kiwas des rois du monde souterrain, toujours accompagné d’une petite araignée femelle qui se tient invisible sur son oreille droite et le conduit - tel un Virgile indien, le guide de Dante en Enfer. Il arrive finalement, après être passé par les deux maisons du soleil, à l’est et à l’ouest, dans la grande kiwa des serpents, où il reçoit le baho magique qui sert à faire la pluie et le beau temps3. »

« Dans une rue de San Francisco, j’ai pu prendre un instantané de l’homme qui a triomphé du culte du serpent et de la peur de l’éclair, l’héritier des habitants primitifs et du chercheur d’or qui a éliminé l’Indien. C’est l’oncle Sam, coiffé d’un haut-de-forme, marchant fièrement dans la rue et passant devant un édifice circulaire néo-classique. Un câble électrique est tendu au-dessus de son chapeau. Dans ce serpent de cuivre d’Edison, il a dérobé l’éclair à la nature.
Le serpent à sonnettes n’épouvante plus l’Américain d’aujourd’hui. On le tue, on ne lui voue plus de culte comme à une divinité. Ce qu’on lui oppose, c’est l’extermination. L’éclair prisonnier dans un fil, l’électricité domestiquée ont produit une civilisation qui rompait avec le paganisme. Qu’ont-ils produit à la place? Les forces de la nature ne sont plus conçues comme des configurations anthropomorphes ou biomorphes, mais comme une succession d’ondes interminables, qui obéissent à l’injonction manuelle de l’homme. Ainsi la civilisation de l’âge mécanique détruit-elle ce que la connaissance de la nature, née du mythe, avait péniblement construit, l’espace de contemplation [Andachtstraum] qui est devenu l’espace de pensée [Denksraum]4. »

1 Joseph Leo Kerner, « introduction » dans, Aby Warburg, Benedetta Cestelli Guidi, Fritz Saxl, Joseph Leo Koerner, Le Rituel du serpent, Récit d’un voyage en pays pueblo traduit de l’allemand par Sibylle Muller, de l’américain par Philip Guiton et Sibylle Muller, et de l’italien par Diane H. Bodart, coll. La Littérature artistique, Macula, Paris, 2003, p. 11.
2 Ibid. p. 18.
3 Aby Warburg, « Le Rituel du serpent » dans, op.cit., p.96.
4 Ibid. p. 119.

Consulter le site de l'institut Warburg à Londres:
https://warburg.sas.ac.uk/

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