Espèces d'espaces

Henry Holyday, La Carte de l'océan, 1876, illustration originale pour, Lewis Caroll, La Chasse au Snark, Macmillan, Londres, 1876
(Crédit image : Georges Perec, Espèces d'espace, Galilée, Paris, 2000 [1974], p. 10)

Journal d'un usager de l'espace

« […] Le plus souvent nous passons d'un endroit à l'autre, d'un espace à l'autre sans songer à mesurer, à prendre en charge, à prendre en compte ces laps d'espace. Le problème n'est pas d'inventer l'espace, encore moins de le ré-inventer […], mais de l'interroger, ou, plus simplement encore, de le lire ; car ce que nous appelons quotidienneté n'est pas évidence, mais opacité : une forme de cécité, une manière d'anesthésie1. »

« L'objet [...] n'est pas exactement le vide, ce serait plutôt ce qu'il y a autour, ou dedans (cf fig. 1). Mais enfin, au départ, il n'y a pas grand chose : du rien, de l'impalpable, du pratiquement immatériel : de l'étendue, de l'extérieur, ce qui est à l'extérieur de nous, ce au milieu de quoi nous nous déplaçons, le milieu ambiant, l'espace alentour2. »

« Ce qui est sûr, en tout cas, c'est qu'à une époque sans doute trop lointaine pour qu'aucun d'entre nous n'en ait gardé un souvenir un tant soit peu précis, il n'y avait rien de tout ça : ni couloirs, ni jardins, ni villes, ni campagnes. Le problème n'est pas tellement de comment on en est arrivé là, mais simplement de reconnaître qu'on en est arrivé là, qu'on en est là : il n'y a pas un espace, un bel espace, un bel espace alentour, un bel espace tout autour de nous, il y a plein de petits bouts d'espace […]3. »

« Vivre , c'est passer d'un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner4. »

« Je mets un tableau sur un mur. Ensuite j'oublie qu'il y a un mur. Je ne sais plus ce qu'il y a derrière ce mur, je ne sais plus qu'il y a un mur, je ne sais plus que ce mur est un mur, je ne sais plus ce que c'est qu'un mur5. »

« Lorsque rien n'arrête notre regard, notre regard porte loin. Mais s'il ne rencontre rien, il ne voit rien ; il ne voit que ce qu'il rencontre : l'espace, c'est ce qui arrête le regard, ce sur quoi la vue bute : l'obstacle : des briques, un angle, un point de fuite : l'espace, c'est quand ça fait un angle, quand ça s'arrête, quand il faut tourner pour que ça reparte. Ça n'a rien d'ectoplasmique, l'espace ; ça a des bords, ça ne part pas dans tous les sens, ça fait tout ce qu'il faut faire pour que les rails de chemins de fer se rencontrent bien avant l'infini6. »

« L'espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n'est jamais à moi, il ne m'est jamais donné, il faut que j'en fasse la conquête7. »

« Mes espaces sont fagiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l'oubli s'infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés […]8. »

1 Georges Perec, Espèces d'espaces, Galilée, Paris, 2000 [1974], prière d'insérer.
2 Ibid., p. 13.
3 Ibid., p. 14.
4 Ibid., p. 16.
5 Ibid., p. 77.
6 Ibid., p. 159-160.
7 Ibid., p. 179.
8 Ibid., p. 14.

CÉCITÉ