Plongeon onirique

Alfred Kubin, Le Saut mortel, 1902, lithographie
(Crédit image: Ackteon)

Alfred Kubin, Mon expérience du rêve, 1922

« Pour moi, l’univers englobe tout, il inclut tous les actes, toutes les expériences. Les frissons psychiques indescriptibles se succèdent de manière incompréhensible et énigmatique. On peut toujours trouver de nouvelles ressemblances entre le domaine du sommeil et celui de la veille mais aussi de nouveaux contrastes qui les polarisent. Le plus important, c’est de ne pas perdre le sentiment primitif que tout ce qui est susceptible d’être vécu ne peut l’être que sur le mode personnel. L’assurance qu’une chose merveilleuse peut venir du rêve est capable d’électriser la grisaille quotidienne avec autant de poésie qu’un conte mystérieux. Nous nous garderons bien d’ordonner ces apparitions isolées selon un système moral ou psychologique avec l’intention de mettre en lumière le mystère de la signification des rêves, même si ces systèmes ont leur intérêt. Nous préférons laisser intacte la propre force symbolique des rêves. Je trouve que la vision créatrice brute est de loin plus puissante et importante que sa verbeuse analyse. Que m’apporterait de ramener certaines des images que j’ai rêvées à des impressions de l’enfance, aux montagnes, aux lacs, aux roseaux ou à d’autres mascarades fantomatiques? Cela n’expliquerait nullement le fait le plus curieux, à savoir que je sois la plupart du temps plongé dans une sorte de rêve réel qui m’oblige à croire que moi, être pensant, je suis un mammifère bipède, un être humain, relativement capable de progresser, dépendant de millions de choses extérieures, comprenant toujours mal et toujours mal compris… Non, certainement pas! Mon âme doit épouser et pénétrer d’une manière beaucoup plus discrète le flot toujours changeant des formes et des sentiments. Elle doit s’infiltrer dans les chambres et dans les couloirs secrets des rêves, se laisser captiver par la magie des parfums, s’abandonner à l’inimaginable, tâtonner, tressaillir et avoir peur des bruits sourds, mais, surtout, elle doit observer les différents phénomènes et regarder, regarder, regarder… Qu’on considère la plus insignifiante des figures humaines - Quel miracle!
L’étonnement ne cesserait jamais si le coeur pouvait se rappeler que tous les trésors inépuisables des quatre éléments et des trois règnes ne sont que le reflet fluide d’un être insaisissable. Je me perds et je me retrouve dans les labyrinthes sans nom: la conscience obscure glisse en un mouvement foisonnant, excessif, vers la conscience claire. Il me semble impensable que puisse un jour prendre fin cette joie secrète et douce devant ce monde merveilleux - mon monde onirique. »

Alfred Kubin, « Mon expérience du rêve », dans Le Travail du dessinateur, traduit de l’allemand et suivi de Le Parti pris du dessin par Christophe David, Allia, Paris, 2015 [1997], p. 15-17.

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