À J. H. Reynolds

« […]
Cher Reynolds! J’ai un conte mystérieux,
Et ne peux pas le dire: je déchiffre la première page
Sur un roc de Lampit couvert d’algues vertes
Au milieu des brisants; il faisait une soirée tranquille,
Les roches demeuraient silencieuses, la vaste mer roulait
Sans fracas une frange d’écume argentée
Sur une plage unie de sable brun; j’étais chez moi
Et mon bonheur eut été complet - mais je voyais
Trop profondément dans les espaces sous-marins, où chaque estomac,
S’il est le plus fort, se nourrit du plus faible éternellement.-
Mais je pénétrais trop distinctement jusqu’au coeur
D’une éternelle et féroce destruction;
Ainsi du bonheur je m’étais éloigné.
Cette pensée m’obsède encore, et quoique, aujourd’hui,
J’aie cueilli de jeunes pousses printanières et de joyeuses fleurs
De pervenches et de fraises sauvages,
Je perçois encore cette destruction infiniment féroce: -
Le Requin cruel pour sa proie - le Faucon armé de ses serres, -
Le gentil Rouge-Gorge, tout comme le Léopard et l’Once
Dévorant un Ver, - Arrière, horribles penchants!
Penchants que chacun porte en soi! […] »

John Keats, « À J. H. Reynolds », dans Poèmes et poésie, traduit de l’anglais par Paul Gallimard, préfacé par Marc Porée, coll. Poésie, Gallimard, Paris, 1996.

Le poème dans sa langue originale:

« […]
Dear Reynolds! I have a mysterious tale,
And cannot speak it: the first page I read
Upon a Lampit rock of green sea-weed
Among the breakers; ’twas a quiet eve,
The rocks were silent, the wide sea did weave
An untumultous fringe of silver foam
Along the flat brown sand; I was at home
And should have been most happy, - but I saw
Too far into the sea, where every maw
The greater on the less feeds evermore.
But I saw too distinct into the core
Of an eternal fierce destruction,
And so from happiness I far was gone.
Stil am I sick of it, and tho’, to-day,
I’ve gather’d young spring-leaves, and flowers gay
Or periwinkle and wild strawberry,
Still do I that most fierce destruction see, -
The Shark at savage prey, - the Hawk at pounce, -
The gentle Robin, like a Pard or Ounce,
Ravening a worm, - Away, ye horrid moods!
Moods of one’s mind! […] »

John Keats, To John Hamilton Reynolds (Epistle). Poems by John Keats (1795-1821). [en ligne]. http://keats-poems.com/to-john-hamilton-reynolds, consulté le 01/08/2018.

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