Une Brève histoire des lignes

Tim Ingold, illustration pour, Tim Ingold, Une Brève histoire des lignes, traduit de l'anglais par Sophie Renaut, Zones Sensibles, Kremlin-Bicêtre, 2016 [2011], p.75.

Dédales et labyrinthes

« Commençons par ce qui est sans doute l'usage le plus typique du fil, qu'on trouve non seulement dans l'histoire de l'Occident mais aussi dans toutes les civilisations. Tout le monde connaît l'histoire du héros athénien Thésée qui, après avoir jeté dans le labyrinthe de Cnossos par le roi de Crète Minos, réussit à en trouver l'issue après avoir terrassé le terrible Minotaure enfermé au coeur du dédale. C'est grâce à un fil qu'il parvient à en sortir, celui que lui avait donné Ariane, la fille de Minos. Quant au génial inventeur et auteur de ce labyrinthe Dédale, on suppose qu'il s'est inspiré du dédale qui menait au Royaume des morts. Beaucoup d'auteurs classiques identifient l'emplacement de ce premier labyrinthe à l'un des réseaux de grottes naturelles qui constellent les flancs des montagnes de Crète (figure 2.7 […]). Quoi qu'il en soit, le labyrinthe ou dédale est resté une image forte, souvent associée à la forme du trajet auquel est confronté celui qui arrive au Royaume des morts, et dont on pense qu'il se trouve sous la surface du monde quotidienne.

Simplement pour donner une indication du caractère universel de cette image, j'ai reproduit un croquis (figure 2.8) extrait de la monographie de Waldemar Bogoras sur les Tchouktches du nord-est de la Sibérie. Ce croquis représente les méandres du monde souterrain des morts tels que le dessinateur prétendait l'avoir vu après avoir longuement perdu connaissance. Ce monde, rempli de passages complexes, est supposé dérouter les nouveaux arrivants. Les cercles sont les orifices par lesquels ils accèdent. Il semble qu'on a imaginé ces passages non comme des pistes creusées dans un paysage mais plutôt comme d'étroites galeries souterraines. Tels des spéléologues, les morts sont condamnés à errer dans ces galeries. Les nouveaux arrivants sont, comme ceux qui s'aventurent dans un dédale, voués à se perdre. Contrairement aux vivants, le voyageur fantôme n'a pas l'impression de marcher sur un sol solide. Il ne sent ni la terre sous ses pieds ni le ciel au-dessus de lui, et il a perdu la vision et l'ouïe panoramique. Il n'a plus la sensation d'être "en plein air", comme on dit. Au contraire, il est totalement entouré de terre, enfermé dans une matière qui l'oblige à se frayer un chemin dans les fissures et les crevasses, ce qui l'isole du contact sensoriel avec son environnement. Incapable de voir où il va, il ne sait pas quel chemin prendre lorsqu'il arrive à un carrefour. Contrairement aux vivants qui se font un chemin dans le monde en suivant les traces de leurs prédécesseurs sur la surface de la terre, les morts doivent se faufiler dans ses interstices. »

Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, traduit de l'anglais par Sophie Renaut, Zones Sensibles, Kremlin-Bicêtre, 2016 [2011], p. 74-76.

ERRANCECATACOMBES