Replis des grottes

Caspar David Friedrich, Squelettes dans la grotte aux stalactites, vers 1826, graphite et sépia sur papier, 18,8 x 27,5 cm, Kunsthalle, Hambourg
(Crédit image: Hambourg, Kunsthalle/ Elke Walford)

« - Ce qu’on étouffe et se sent à l’étroit, enfermé dans cette salle exiguë! Dehors, il fait un clair de lune splendide, et j’ai bonne envie d’aller encore faire un tour. Dans la journée, j’ai vu dans les environs certaines cavernes qui méritent visite. Peut-être cela dirait-il à quelques-uns d’entre vous de m’accompagner jusque-là? Et si nous nous munissons de flambeaux, nous pouvons les explorer sans aucune difficulté.
Ces cavernes, les gens du village les connaissaient bien, mais aucun ne s’était risqué à y entrer jusqu’à cette heure, surtout qu’il courait entre eux pas mal de légendes effrayantes à leur sujet, où il était question de dragons et de monstres qui s’y terraient. D’aucuns prétendaient même y être allés et soutenaient avoir vu, à l’entrée, des ossements qui n’étaient que les restes d’hommes et de bêtes dévorés après capture. D’autres avaient dans l’idée qu’un esprit les hantait, affirmant avoir aperçu de loin à maintes reprises une étrange forme humaine par là-bas, et aussi avoir entendu la nuit, des chants qui en sortaient1. »

« Ils débouchèrent bientôt dans une seconde caverne, où le mineur n’eut garde d’oublier de tracer son passage en disposant quelques os qui signalaient la galerie par laquelle ils étaient arrivés là. Cette caverne ressemblait à la précédente et n’était pas moins riche en ossements animaux. Henri, c’était comme un frisson d’étrangeté qui le pénétrait: il éprouvait le sentiment du déjà-vu et avait l’impression de traverser les parvis du palais intérieur et secret de la terre. Le ciel, tout à coup, et la vie se trouvaient rejetés loin, très loin de lui; et il voyait ces vastes cryptes obscures comme les salles grandioses d’un fantastique royaume souterrain.
" Comment? s’interrogeait-il dans sa pensée: serait-il donc possible que là, sous nos pieds, se remuât monstrueusement la vie d’un autre monde? Que des naissances sans nom se fissent dans les entrailles de la terre et s’y multipliassent, mûrissant et croissant au feu intérieur du ventre ténébreux pour devenir des créatures géantes de corps et puissantes d’esprit? Ne se pourrait-il pas qu’un jour, chassés par le refroidissement progressif, ces effroyables êtres étrangers surgissent parmi nous, et cela dans le même moment, peut-être, que les hôtes célestes, les puissances qui vivent et parlent dans les astres, paraîtraient et se manifesteraient au-dessus de nos têtes? Ces ossements, ici, sont-ils des restes de leurs migrations vers la surface, ou sont-ils les signes d’une fuite vers les profondeurs2?" »

1 Novalis, Henri d’Ofterdingen : Un Roman, traduit de l’allemand par Armel Guerne, postface de Tieck, coll. L’Imaginaire, Gallimard, Paris, 2011 [1802], p. 103-104.
2 Ibid., p. 107-108.

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