Cosmicomics

(Crédit image : Camille Flammarion, L'Atmosphère: Météorologie populaire, Hachette, Paris, 1888, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k408619m/f5.item.r=Camille+Flammarion.langFR, consulté le 12 septembre 2018)

La Distance de la Lune

« Autrefois, selon sir George H.Darwin, la Lune était très proche de la Terre. Ce sont les marées qui, peu à peu, l'en éloignèrent : les marées que la Lune précisément détermine dans les eaux terrestres, et par lesquelles la Terre perd lentement son énergie.

L'endroit où la Lune passait au plus près se trouvait au large des Écueils de Zinc. Nous y allions dans ces petites barques avec des rames dont on se servait alors, rondes et plates, faites en liège. On y tenait à plusieurs : le capitaine Vhd Vhd, sa femme, mon cousin sourd, et moi-même, et aussi quelquefois la petite Xlthlx qui devait avoir à l'époque environ douze ans. Ces nuits-là, l'eau était parfaitement calme, et argentée, on aurait dit du mercure, et dedans les poissons étaient violets, et, ne pouvant résister à l'attraction de la Lune, ils venaient tous à la surface, ainsi que des poulpes et des méduses couleur safran. Il y avait toujours un nuage de menues bestioles — des petits crabes, des calmars, et aussi des algues légères et diaphanes et des petites branches de corail — qui se détachaient de la mer et finissaient dans la Lune, suspendues à ce plafond plâtreux, ou bien qui restaient en l'air à mi-chemin, comme un essaim phosphorescent, et que nous écartions en agitant des feuilles de bananier.
Notre travail consistait en ceci : nous apportions sur les barques une échelle ; l'un la tenait, l'autre y montait, tandis qu'un troisième, préposé aux rames, nous faisait avancer jusque sous la Lune. […]

Maintenant peut-être c'est autre chose, mais à cette époque la Lune, en somme, la partie qui passait le plus près de la Terre, au point de traîner dessus, était recouverte d'une croûte d'écailles pointues. Elle en était arrivée à ressembler au ventre d'un poisson, et même quant à l'odeur, pour autant que je m'en souvienne, qui était sinon tout à fait l'odeur du poisson , celle, à peine moins forte, du saumon fumé.
En réalité, du haut de l'échelle on arrivait tout juste à la toucher en tendant les bras, et en se tenant bien droit en équilibre sur le dernier barreau. Nous avions pris les mesures exactes (nous ne soupçonnions pas encore qu'elle était en train de s'éloigner) ; l'unique chose à laquelle il fallait faire très attention, c'était où on mettait les mains. Je choisissais une écaille qui paraissait solide (on devait tous monter, à tour de rôle, en équipes de cinq ou six, je m'agrippais par une main, puis par l'autre, et immédiatement je sentais l'échelle et la barque qui se dérobaient en dessous de moi, et je sentais que la Lune m'arrachait à l'attraction terrestre). Oui, la Lune avait une force qui vous enlevait, on s'en apercevait bien au moment où l'on passait de l'une à l'autre : il fallait faire très vite, en une espèce de cabriole, et bien se tenir à une écaille, et lancer les deux jambes en l'air, pour se retrouver debout sur le sol lunaire. Vu de la Terre, tu avais l'air pendu la tête en bas, mais en fait tu te retrouvais dans ta position tout à fait habituelle, et la seule chose bizarre, c'était que, en levant les yeux, tu voyais au-dessus de toi la chape étincelante de la mer, avec la barque et les camarades eux-mêmes la tête en bas, qui se balançaient comme une grappe de raisin dans une vigne. […]

Des méduses transparentes affleuraient à la surface de la mer, elles vibraient un peu, et prenaient leur vol vers la Lune en ondulant. La petite Xlthlx s'amusait à les attraper en l'air, mais ce n'était pas facile. Une fois qu'elle tentait d'en saisir une avec ses petits bras, elle fit un petit saut et elle se trouva en suspension à son tour. Maigrichonne comme elle l'était, il lui manquait un peu de poids pour que la gravité, l'emportant sur l'attraction lunaire, la ramenât sur Terre : ainsi, elle volait parmi les méduses, au-dessus de la mer. Aussitôt elle prit peur, elle pleura, puis elle se mit à rire, puis à jouer en attrapant au vol les crustacés et les petits poissons, en en portant à la bouche quelques-uns et en les mordillant. Nous ramions de manière à rester derrière elle : la Lune s'en allait en suivant son ellipse, et traînant derrière elle cet essaim de faune marine à travers le ciel, et une ribambelle de longues algues qui faisaient des boucles, et la fillette se trouvait donc au beau milieu de tout ça, flottant dans l'air. »

Italo Calvino, Cosmicomics, traduit de l'italien par Jean Thibaudeau et Jean Manganaro et révisé par Mario Fusco, Folio, Gallimard, Paris, 2013 [1965], p. 15-23.

SÉLÉNITÉ