Cosmicomics

Éric Watier, Airscan, Monotone Press, Montpellier
(Crédit image : Éric Watier/Monotone Press)

La Forme de l'espace

« Les équations du champ gravitationnel qui mettent en relation la courbure de l'espace avec la distribution de la matière commencent dès à présent à faire partie du sens commun.

Tomber dans le vide comme moi je tombais, aucun de vous ne sait ce que cela veut dire. Pour vous, tomber c'est se lancer par exemple du vingtième étage d'un gratte-ciel, ou d'un avion qui se détraque en plein vol ; se précipiter la tête la première, gesticuler un peu en l'air, et voilà que la terre est tout de suite là, et on y ramasse une bonne bûche. Moi, tout au contraire, je vous parle d'un moment où il n'y avait en dessous aucune terre ni rien d'autre de solide, ni seulement un corps céleste dans le lointain, capable de vous attirer dans son orbite. On tombait ainsi, indéfiniment, pendant un temps indéfini. Je dégringolais dans le vide jusqu'à l'extrême limite au fond de quoi il est pensable qu'on puisse aller, et puis une fois là je voyais que cette extrême limite devait être beaucoup plus bas, vraiment, très très loin, et je continuais à tomber pour l'atteindre. Ne disposant d'aucun point de référence, je ne savais pas si ma chute était précipitée, ou au contraire lente. En y repensant, il n'y avait pas même de preuves que vraiment j'étais en train de tomber : peut-être étais-je depuis toujours demeuré immobile au même endroit, ou bien je me mouvais dans le sens ascendant ; étant donné qu'il n'y avait ni haut ni bas, ce n'était là qu'une question de terminologie, et autant valait continuer à penser que je tombais, puisque c'était ce qui venait tout naturellement à l'esprit. »

Italo Calvino, Cosmicomics, traduit de l'italien par Jean Thibaudeau et Jean Manganaro et révisé par Mario Fusco, coll. Folio, Gallimard, Paris, 2013 [1965], p. 161-162.

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