White Cube. L'espace de la galerie et son idéologie

(Crédit image : Brian O'Doherty, Labyrinth as a Straight Line, coll. Lectures Maison Rouge, traduit par Catherine Vasseur et révisé par Patricia Falguières, JRP Ringier, Zurich, 2012, p.4.)

Notes sur l'espace de la galerie

« C'est une scène classique des films de SF : un vaisseau spatial s'éloigne de la Terre, et celle-ci devient tour à tour ligne d'horizon, ballon, pamplemousse, balle de golf, étoile. Ce changement d'échelle s'accompagne d'un glissement du particulier au général. À l'individu se substitue l'espèce, et nous sommes une broutille au regard de l'espèce — juste un mortel bipède, ou bien un grouillement de bipèdes qui, vu d'en haut, recouvre le sol à la manière d'un tapis. Considérés depuis une certaines hauteur, les gens sont globalement bons. La distance verticale favorise cette générosité. L'horizontale n'a pas, à ce qu'il semble, la même vertu morale : à l'horizontale, les silhouettes qui se profilent au loin sont susceptibles d'approcher, et nous anticipons les risques de la rencontre. La vie est horizontale (une chose vient après l'autre) et ce tapis roulant nous pousse obstinément vers l'horizon. Mais l'histoire — vue depuis le vaisseau spatial en partance — est bien différente. Les strates temporelles se superposent à mesure que l'échelle change, et nous projetons sur elles les perspectives qui nous permettent de reconquérir le passé et de le rectifier. Rien d'étonnant à ce que, au cours de ce processus, l'art se retrouve en plein pagaille ; son histoire, perçue au fil du temps, est embrouillée par le tableau qui s'offre à nos yeux ; il y a en elle un témoin prêt à modifier sa déposition à la moindre provocation perceptive. Au creux de cette "constante" qu'on nomme tradition, l'histoire et l'oeil sont en perpétuelle querelle. […]

À mesure en effet que s'éloigne le vaisseau spatial, la tradition elle-même se met à ressembler à un élément du bric-à-brac posé sur la table basse — ni plus ni moins qu'un assemblage cinétique de reproductions collées les unes aux autres, alimenté par de petits moteurs mythiques et exhibant de minuscules maquettes de musées. Au beau milieu de ce bric-à-brac, on distingue une "cellule" uniformément éclairée qui semble indispensable au fonctionnement de l'ensemble : l'espace de la galerie.
L'histoire du modernisme est étroitement cadrée par cet espace ; ou plutôt, l'histoire de l'art moderne peut être mise en corrélation avec les changements qui ont affecté cet espace comme ils ont affecté le regard que nos portons sur lui. Aujourd'hui, nous avons atteint un point où ce n'est pas l'art que nous voyons d'abord, mais l'espace (nous répandre sur l'espace en entrant dans une galerie est un cliché de notre temps). L'image qui vient à l'esprit est celle d'un espace blanc, idéal, qui, mieux que n'importe quel tableau, pourrait bien constituer l'archétype de l'art du vingtième siècle ; il s'éclaire au fil de l'inéluctable nécessité historique qui semble attachée à l'art qu'il contient1. »

« Cet espace sans ombre, blanc, propre, artificiel, est dédié à la technologie de l'esthétique. les œuvres d'art y sont montées, accrochées, distribuées pour étude. Leurs surfaces irréprochables ne sont pas affectées par le temps et ses vicissitudes. L'art y vit dans l'espèce d'éternité de l'exposition […], le temps n'a pas de prise sur lui. Cette éternité confère à la galerie un statut comparable à celui des limbes ; pour se trouver là, il faut être déjà mort2. »

1 Brian O'Doherty, White Cube. L'espace de la galerie et son idéologie, traduit de l'anglais (Irlande) par Catherine Vasseur et revu par Patricia Falguières, coll. Lectures Maison Rouge, JRP Ringier, Zurich, 2012 [1977], p.35-36.
2 Ibid., p. 37.