Fictions

Maurits Cornelis Escher, Autre monde II, 1947, gravure sur bois couleur, 31,8 × 26,1 cm, Collection Federico Giudiceandrea
(Crédit image: The M.C. Escher Company)

Le Jardin aux sentiers qui bifurquent

« Dans toutes les fictions, chaque fois que diverses possibilités se présentent, l'homme en adopte une et élimine les autres ; dans la fiction du presque inextricable Ts'ui Pên, il les adopte toutes simultanément. Il crée ainsi divers avenirs, divers temps qui prolifèrent aussi et bifurquent.[…] Dans l'ouvrage de Ts'ui Pên, tous les dénouements se produisent ; chacun est le point départ d'autres bifurcations. Parfois, les sentiers de ce labyrinthe convergent : par exemple, vous arrivez chez moi, mais, dans l'un des passés possibles, vous êtes mon ennemi ; dans un autre, mon ami. […] Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles. Cette trame de temps qui s'approchent, bifurquent, se coupent ou s'ignorent pendant des siècles, embrasse toutes les possibilités. Nous n'existons pas dans la majorité de ces temps ; dans quelques-uns vous existez et moi pas ; dans d'autres, moi, et pas vous ; dans d'autres, tous les deux. Dans celui-ci, que m'accorde un hasard favorable, vous êtes arrivé chez moi ; dans un autre, en traversant le jardin, vous m'avez trouvé mort ; dans un autre, je dis ces mêmes paroles, mais je suis une erreur, un fantôme. »

Jorge Luis Borges, Fictions, traduit de l'espagnol (Argentine) par P. Verdevoye, Ibarra et Roger Caillois, Folio, Gallimard, Paris, 2013 [1974], p. 100-103.

TEMPS