Faune du Chili

« La Calchona est une sorte de chien de Terre-Neuve, plus velu qu’un bélier non tondu et plus barbu qu’un bouc. Étant de couleur blanche, elle choisit les nuits les plus noires pour apparaitre à ceux qui voyagent en montagne, leur arrachant leurs paniers de vivres en marmonnant de sombres menaces ; elle fait également peur aux chevaux, traque les bandits et fait toute sorte de choses perverses1. »

« Le Chonchon a la forme d’une tête humaine ; ses très grandes oreilles lui servent d’ailes pour voler par les nuits sans lune. Les Chonchones sont supposés avoir tous les pouvoirs des sorciers. Ils sont dangereux quand on les moleste et l’on raconte bien des légendes à leur sujet.
Il y a plusieurs façons de faire tomber ces créatures volantes lorsqu’elles passent au-dessus de vous en lançant leur tui, tui, tui sinistre, le seul bruit qui trahit leur présence car elles sont invisibles pour tous sauf pour les sorciers. On donne le conseil judicieux de réciter ou de psalmodier une prière connue seulement de quelques personnes qui refusent obstinément de la divulguer ; de répéter à deux reprises une formule de douze mots précis ; de tracer le sceau de Salomon sur le sol ; ou enfin d’étaler d’une certaine façon un gilet ouvert. Le Chonchon tombe en battant furieusement des ailes et, malgré tous ses efforts, il ne peut plus se relever sans l’aide d’un autre Chonchon. En général l’incident ne s’arrête pas là, car tôt ou tard le Chonchon finit par se venger de quiconque s’est moqué de lui.
Des témoins dignes de foi racontent l’histoire suivante : Dans une maison de Limache où des amis s’étaient réunis un soir, on entendit soudain dehors les cris désordonnés du Chonchon. Quelqu’un traça le sceau de Salomon et l’on entendit quelque chose tomber lourdement dans le jardin. C’était un grand oiseau de la taille d’un dindon et il avait une tête ornée de caroncules. On le décapita, on donna la tête à un chien et on jeta le corps sur le toit. On entendit aussitôt le vacarme assourdissant des Chonchones et on remarqua que le ventre du chien était tellement gonflé que celui-ci semblait avoir englouti la tête d’un homme. Le lendemain matin on chercha en vain sur le toit le corps du Chonchon : il avait disparu. Quelque temps après le fossoyeur de la ville raconta que ce même jour plusieurs inconnus étaient venus enterrer un corps et qu’après leur départ, il avait constaté que ce corps n’avait pas de tête2. »

« Le Hide est un poulpe qui vit dans la mer et qui a les dimensions d’une peau de vache étalée. Ses bords sont pourvus d’innombrables yeux et, dans la partie qui semble être sa tête, il en a quatre autres, plus grands. Chaque fois qu’une personne ou un animal entre dans l’eau, le Hide monte à la surface, enserre l’intrus avec une force irrésistible et le dévore en quelques
instants3. »

1 Jorge Luis Borges, Le Livre des êtres imaginaires, écrit avec la collaboration de Margarita Guerrero, traduit de l'espagnol (Argentine) par Gonzalo Estrada, Yves Péneau et Françoise Rosset, coll. L’Imaginaire, Gallimard, Paris, 2001 [1957], p. 102.
2 Ibid., p. 102-103.
3 Ibid., p. 103.

TENTACULESVENTOUSE